La Chine et la contrefaçon en ligne


Selon la Chambre du commerce américaine, 86% des produits contrefaits dans le monde proviennent de Chine. Qu’elle soit logicielle ou matérielle, la contrefaçon chinoise reste difficile à endiguer. Quels mécanismes la favorise ? Comment en diminuer les impacts ? Réponse avec Paul Moysan, analyste chez Orange Cyberdefense.

La contrefaçon logicielle

En septembre 2015, le malware Xcode Ghost, version vérolée de l’environnement de développement d’Apple Xcode, est identifié par le laboratoire FireEye comme ayant permis l’intégration de près de 4 000 applications infectées sur l’Apple Store. En cause, une connexion trop lente de la Chine aux serveurs d’Apple, qui aurait facilité le téléchargement du malware à partir de sites de cloud tiers comme Baidu Yun.

Un mois après cette découverte, FireEye indiquait que 210 entreprises généraient plus de 28 000 requêtes sur les serveurs de Command & Control du malware. Cet univers contrefait permettait notamment la distribution d’applications en dehors de l’Apple Store officiel, le phishing, le téléchargement forcé d’applications mais aussi des connexions intempestives à des sites tiers. WeChat, dont nous parlerons plus loin, était en deuxième position des applications les plus touchées.

Au croisement du vol de propriété intellectuelle et de la cybercriminalité, cet exemple illustre à quel point la contrefaçon, sous différentes formes, est un phénomène transverse, liant dans une même zone grise diverses pratiques criminelles, pouvant avoir des répercussions importantes tant dans le cyberespace que dans le monde physique. La fuite d’informations sensibles, contrefaites et remises sur le marché peut générer de nombreux scénarios d’attaques liant les deux espaces dont la frontière est plus que jamais poreuse.

La Chine et le vol de propriété intellectuelle

Le 27 avril dernier, la police chinoise a saisi dans les locaux du fabricant de jouets Lepin plus de 630 000 jouets pour une valeur totale de 30 millions d’euros. Leur dernier jeu, « The Lepin Brick 2 » ressemblait en effet à s’y méprendre à celui mis au point par Lego intitulé « Lego Movie 2 ». Un procès opposait déjà la société Lego à Lepin depuis 2016. En cause : une réplique du Faucon Millenium de la série Star Wars, revendue près de dix fois moins cher.

Aux yeux du commun, la Chine – dite atelier du monde – apparaît avec Hong-Kong comme un paradis pour les contrefacteurs ; 86% des produits contrefaits dans le monde en proviennent, et représentent 12,5% des exports chinois[1]. Selon un rapport de la Commission Européenne, l’import de produits contrefaits représente 6,8% des imports européens en 2016, en hausse de 1,8% depuis 2013. L’évolution du numérique joue pour une grande part dans ce phénomène.

Contrefaçon chinoise : le rôle des réseaux sociaux

L’écosystème numérique chinois nous est encore peu familier, parce qu’il est essentiellement local, influencé par des acteurs locaux étatiques et para-étatiques (notamment les BATX : Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi). Les chinois ont des modes de consommation qui leur sont propres et une utilisation des réseaux sociaux qui répond à des problématiques locales, ce qui rend le marché difficile à pénétrer pour les acteurs étrangers, notamment les GAFA.

WeChat, ou Weixin (微信), outre une messagerie privée, offre également des services de microblogging, d’échange de photos, de vidéo, de visioconférence, de lecture de QR code et de paiement mobile. Le réseau social propose un grand nombre de fonctionnalités, comme la prise de rendez-vous, la réservation de taxis, ou le règlement des achats en quelques secondes. En 2019, WeChat annonçait un milliard d’utilisateurs quotidiens et une moyenne de 45 millions de messages quotidiens en 2018. C’est un écosystème socio-économique en soi.

QQ, également développé par la société Tencent, est l’un des services de messagerie le plus utilisé en Chine avec plus de 900 millions d’utilisateurs actifs dans plus de 80 pays et est un vrai phénomène de société, en même temps qu’un point de contact privilégié. C’est depuis longtemps un moyen de communication rapide et tout à fait installé chez les étudiants, mais aussi dans la sphère professionnelle, pour entretenir le 关系 guanxi – le réseau relationnel – très important en Chine dans le milieu des affaires.

La contrefaçon a également des répercussions sur le marché intérieur chinois. Il est en effet tentant pour le consommateur d’acheter à bas prix un produit contrefait, parfois même avec un certificat d’authenticité, lui aussi contrefait. On trouve sur Taobao, le principal site de vente en ligne en Chine (600 millions d’utilisateurs actifs mensuels), des sacs Long Chang, des boxers Caiwen Kani (Calvin Klein), des sacs Louis Vuitton ou des chaussures de sport Neike (Nike), ou Ababis (Addidas), voire même du parfum Gogo Chenale (Coco Chanel).

Contrefaçon chinoise : une législation trop souple

Les faussaires chinois tirent profit de ces réseaux sociaux et rivalisent d’inventivité pour contourner les lois existantes et écouler leurs produits[2]. Celles-ci ciblent en priorité les plateformes de revente, pouvant être menacées de payer des amendes allant jusqu’à 260 000 euros pour la vente de contrefaçons. Le passage par des services de messagerie privée, aidé par la dématérialisation des paiements en ligne, permet de favoriser les transactions privées, non couvertes par l’appareil juridique existant.

Devant les réclamations de ses partenaires commerciaux, le gouvernement chinois a mis en place depuis 2018 des moyens de lutte renforcés contre ce phénomène – en vigueur depuis janvier 2019 – d’une part parce que les entreprises chinoises sont aussi touchées par les questions de propriété intellectuelle, également pour faire face à la critique des pays étrangers ou de ses partenaires commerciaux, notamment les États-Unis..

Lutter contre la contrefaçon en ligne

La lutte contre la contrefaçon peut coûter cher. Cependant, quelques bons réflexes permettent d’en limiter l’impact:

  • enregistrer sa marque en Chine, ce qui la mettra sous protection de la loi chinoise,
  • créer votre propre site Web en chinois pour défendre la marque,
  • faire surveiller IPs et noms de domaine par un cabinet spécialisé,
  • coopérer avec les plateformes de revente, comme Alibaba qui s’est dotée récemment de procédures de signalement adéquates.

Le phénomène, recouvrant une grande diversité de pratiques, reste cependant difficile à appréhender dans sa globalité du fait de la dématérialisation de la monnaie, l’explosion du e-commerce et des réseaux sociaux, l’opacité des réseaux ou encore la multiplicité des routes de transport.

Cela s’explique d’abord par le passage de la distribution en gros au recel de détail, favorisé par le e-commerce. Le lien entre vendeur et acheteur se fait de manière privée ou informelle ; la vente commence sur des sites officiels comme AliExpress, Amazon ou Ebay tandis que le transport est assuré par des opérateurs classiques comme Fedex ou DHL. Les volumes sont souvent trop faibles pour pouvoir être détectés par les services des douanes, ce pour un coût substantiel. La masse des envois permet ainsi un effet de levier lucratif.

L’essor de la contrefaçon s’explique également par le coût de la lutte contre les produits contrefaits. Celui-ci n’est pas négligeable, tant pour les entreprises que pour le politique, et demande des investissements ainsi que des ressources croisées qui sont à l’heure actuelle en deçà de ce que la situation exigerait. Beaucoup rechignent à mettre en place les moyens nécessaires de manière préventive et sont donc contraints à la seule réaction une fois le litige constaté. A rappeler que, dans un contexte international, la coopération nécessaire demeure également difficile à mettre en place.

Enfin, il faut aussi prendre en compte le poids du crime organisé. Si le trafic de drogue a encore de beaux jours devant lui, la vente de produits contrefaits apparaît comme logique et payante pour les mafias en tout genre : les risques sont faibles, les profits élevés, la marchandise plus facile à écouler, les canaux de distribution existants, et le blanchiment d’argent plus difficile à détecter par les États. Les diasporas permettent la mise en place de réseaux de distribution opaques et difficiles à infiltrer fonctionnant sur la solidarité communautaire[3].

A propos du blogueur

Paul Moysan est diplômé de philosophie et de sciences politiques. Il a vécu plusieurs années à Taïwan et Shanghai et est aujourd’hui analyste en cybercriminalité au CERT Orange Cyberdefense.

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